Influencer lorsque l’espace civique se rétrécit

Protéger les personnes sans fermer la route trop tôt.

PositiveMinds | Histoires positives | Numéro 079

Sur une route escarpée et dangereuse, une glissière de sécurité et un barrage routier constituent tous deux des mesures de prévention face au risque.

Une glissière de sécurité part du principe que la route est dangereuse et offre une certaine protection aux usagers. Un barrage routier repose sur un autre principe : la route ne doit pas être empruntée.

À distance, les deux peuvent ressembler à des mesures de sécurité.

Quelque chose de semblable peut se produire lorsque l’espace civique se rétrécit. Des gouvernements restreignent les manifestations, durcissent les règles encadrant les organisations de la société civile, surveillent des militants et militantes des droits de l'homme ou sanctionnent celles et ceux qui prennent publiquement la parole. Les organisations deviennent alors plus prudentes et ont raison de l’être. Mais cette prudence peut, peu à peu, réduire l’éventail des actions que l’on se sent encore en mesure d’envisager, parfois avant même qu’elles aient été formellement interdites.

Une glissière protège le passage. Un barrage l’empêche.

Le danger derrière cette image est bien réel. Selon le « People Power Under Attack 2025 »  (Le pouvoir du peuple sous le feu des attaques) de CIVICUS Monitor, seuls 7 % de la population mondiale vivent dans des pays où l’espace civique est considéré comme « ouvert » ou « restreint ». Il fait également état de lois ou de réglementations restrictives affectant les libertés civiques dans au moins 66 pays au cours de l’année 2025.

Ces pressions s'étendent également au monde numérique. Le rapport « Freedom on the Net 2025 » de Freedom House a révélé que la liberté sur Internet avait reculé pour la quinzième année consécutive. Dans au moins 57 des 72 pays évalués, des personnes ont été arrêtées ou emprisonnées pour s'être exprimées en ligne.

Le Rapport mondial 2025 de Human Rights Watch décrit une tendance générale des gouvernements à tenter de réduire au silence ou d’affaiblir la société civile indépendante. Ses analyses par pays montrent ce que cela peut signifier concrètement : contrôles intrusifs, surveillance, harcèlement et détention, poussant parfois les militants et militantes à s’autocensurer ou à se retirer de la vie publique.

Rien de tout cela ne rend la prudence inopportune. Une déclaration, une réunion, une manifestation ou un rapport public peut avoir des conséquences pour les personnes concernées et, parfois, pour leurs familles. Les organisations ont la responsabilité de prendre ces risques au sérieux.

La question plus difficile commence une fois ce constat posé  : comment protéger les personnes tout en préservant autant que possible leur espace d’action ?

Premièrement, l’influence peut changer de forme

Les formes publiques d’influence restent essentielles à la défense de l’espace civique.

Les campagnes peuvent révéler des abus qui resteraient autrement invisibles. La recherche publique peut introduire des faits dans le débat. Les manifestations peuvent rendre visible ce que les autorités ou d’autres institutions préféreraient ignorer. Le travail avec les médias peut porter un sujet bien au-delà des personnes directement concernées. Dans de nombreuses situations, c’est précisément cette visibilité qui donne sa force à l’action.

Le rapport « L'état de la société civile 2025 » de CIVICUS montre que la société civile continue de recourir à la mobilisation publique, aux actions en justice, au plaidoyer et à la solidarité internationale pour contester les restrictions et obtenir des changements. Ces formes d’action restent importantes, même lorsque l’espace pour les mener à bien se réduit.

Mais une même approche ne comporte pas les mêmes risques partout.

Lorsque le plaidoyer public direct devient dangereux, certaines organisations passent par des coalitions ou des institutions qui conservent un accès aux décideurs. D’autres associent un travail mené à l’intérieur du pays à une action internationale. Les voies judiciaires peuvent prendre davantage d’importance. Des chercheurs, des organisations professionnelles, des responsables religieux ou des institutions régionales peuvent parfois porter un sujet dans des espaces devenus difficiles d’accès pour d’autres.

Les travaux de l’ICNL sur l’engagement multilatéral et l’espace civique illustrent ce type de combinaison. Ils considèrent l’engagement au sein des institutions régionales et mondiales comme un complément à l’action de plaidoyer nationale, tout en soulignant que la visibilité internationale peut exposer les personnes à des représailles et qu’il convient donc de planifier cette visibilité en tenant compte de ce risque.

Le choix ne se résume donc pas à être visible ou à agir discrètement.

Une campagne publique peut se poursuivre tandis que certaines discussions restent confidentielles. Une coalition peut prendre la parole collectivement lorsqu’une organisation isolée serait plus exposée. Un partenaire international peut porter un sujet à l’extérieur du pays pendant que les personnes directement concernées décident du niveau de visibilité qu’elles souhaitent. Dans un autre contexte, ce seront les organisations locales qui parleront publiquement parce qu’elles disposent de la crédibilité et des relations qu’un acteur international n’a pas.

La forme change parce que le contexte change.

L’influence ne perd pas sa valeur lorsque sa visibilité change.

Cela ne signifie pas qu’une influence discrète soit forcément plus sûre ou plus avisée. Elle peut préserver des relations et ouvrir des possibilités. Elle peut aussi devenir un moyen confortable d’éviter une position publique difficile.

La visibilité comporte la même ambivalence. Elle peut créer de la pression et offrir une certaine protection. Elle peut aussi accroître l’exposition.

Aucune forme d’influence ne fournit, à elle seule, la bonne réponse.

Et lorsque la forme change, une autre question se pose presque naturellement : qui porte désormais le risque ?

Deuxièmement, regarder où va le risque

Cette question devient particulièrement importante au moment où les organisations internationales et les bailleurs cherchent à rapprocher davantage le pouvoir et les décisions des acteurs locaux.

Cette évolution répond à un déséquilibre ancien. Mais elle ne peut pas être séparée des conditions dans lesquelles les organisations locales travaillent.

L'analyse de l'ICNL sur la localisation et l'espace civique met en évidence des lois et des pratiques qui empêchent les organisations de la société civile de s'enregistrer, d'exercer leurs activités ou de recevoir des financements étrangers. Certaines règles stigmatisent également ces organisations en raison de leurs liens avec des bailleurs de fonds ou des partenaires internationaux.

Transférer davantage de responsabilités vers le niveau local ne signifie donc pas automatiquement que les protections suivent.

Une organisation internationale peut disposer de contacts diplomatiques, d’avocats, de fonds souples ou de la possibilité de déplacer temporairement un collègue. Certaines organisations locales bénéficient elles aussi de réseaux solides et d’une protection importante, tandis que certaines organisations internationales disposent de très peu de marge. La distinction ne se résume pas à « local » contre « international ».

Ce qui compte, c’est la protection dont bénéficie la personne qui se retrouve exposée.

Un cadre supérieur peut disposer de davantage de soutien institutionnel qu’un collègue dont le visage apparaît dans une vidéo de campagne. Une organisation nationale bien établie peut être mieux connectée qu’une petite organisation internationale. Une personne qui mène un travail de recherche en retrait peut attirer moins d’attention qu’une personne militante dont le nom figure sous une déclaration publique.

Le risque est réparti de manière inégale.

Lorsque la responsabilité se déplace, regardons aussi où va le risque.

Cela a des conséquences très concrètes. Une organisation peut avoir besoin d’un soutien juridique. Une autre devra renforcer sa sécurité numérique ou disposer de fonds pouvant être réaffectés rapidement lorsque la situation change. Il peut aussi devenir nécessaire de revoir les déplacements, les communications ou le niveau de visibilité de certaines personnes.

Les recommandations de l’ICNL en matière de plaidoyer multilatéral vont dans le même sens dans un contexte spécifique : les organisations qui envisagent de s’engager au niveau international sont encouragées à évaluer au préalable le risque de représailles et à mettre en place des mesures de protection numérique ainsi que des plans pour faire face à d’autres conséquences éventuelles.

Toutes ces décisions ne peuvent pas être prises longtemps à l’avance.

Une situation peut changer du jour au lendemain. Une relation qui offrait une certaine protection peut s’affaiblir. Une personne jusque-là considérée comme un intermédiaire sûr peut elle-même subir des pressions.

C'est là que le risque devient une question de jugement.

Troisièmement, garder le jugement au plus près du contexte

Les politiques comptent parce qu’elles donnent un cadre sur lequel s’appuyer.

Elles peuvent préciser les responsabilités, fixer des normes minimales et rendre plus clair le soutien que les personnes doivent pouvoir attendre lorsque la pression monte. Elles évitent aussi que chaque situation difficile soit traitée comme si personne n’avait jamais rencontré quelque chose de semblable.

Mais elles ont leurs limites.

Une politique ne peut pas savoir que le ton d’une réunion a changé hier. Elle ne peut pas savoir qu’une personne que l’on pouvait approcher sans trop de risques le mois dernier est désormais surveillée. Elle ne peut pas décider si publier une déclaration cet après-midi créera une pression utile ou exposera quelqu’un dont la situation a changé ce matin.

Une politique peut poser les garde-fous, tandis que le jugement doit encore lire la situation.

Et ce jugement gagne souvent à être partagé.

Ma mère disait souvent :

« Une personne apporte une idée. Deux personnes en apportent deux. À plusieurs, on en apporte beaucoup. »

Je reviens souvent à cette phrase.

Une autre personne peut reconnaître un schéma que nous n’avons pas vu. Quelqu’un qui vit la situation de près peut percevoir un risque invisible depuis l’extérieur. Une personne ayant déjà connu une restriction semblable peut se souvenir de ce qui a suivi les premiers signes. Un allié situé ailleurs peut voir une ouverture difficile à percevoir depuis l’intérieur de la pression.

C'est également l'une des raisons pour lesquelles les coalitions jouent un rôle important. Les travaux de l'ICNL sur l'engagement multilatéral soulignent que les coalitions peuvent élargir l'accès aux institutions et renforcer la voix collective de la société civile, tandis que CIVICUS continue de recenser les mouvements et les organisations qui collaborent au-delà des frontières lorsque l'espace national devient plus difficile à exploiter.

Partager l’expérience ne rend pas la route sûre. Cela donne simplement plusieurs lectures de la route que l’on a réellement devant soi.

Il y aura toujours des moments où s’arrêter sera la décision responsable. Certaines formes d’exposition ne peuvent pas être justifiées. Il arrive que les autorités aient véritablement fermé une voie d’action, et prétendre le contraire peut mettre d’autres personnes en danger.

Mais il convient de garder à l'œil une autre possibilité.

Une pression constante peut pousser les organisations et les individus à se retirer avant même qu'une interdiction officielle ne soit prononcée. Human Rights Watch a recensé des cas où le harcèlement, les détentions et les contrôles intrusifs ont poussé des militants à l'autocensure, voire à abandonner complètement leur action publique.

C’est l’une des façons les plus discrètes dont l’espace civique peut se réduire. Les autorités exercent une pression, puis les organisations commencent à s’adapter à ce qu’elles craignent de voir arriver. Chacune de ces décisions peut sembler raisonnable prise séparément. Mais, accumulées dans le temps, elles peuvent finir par réduire l’espace d’action bien au-delà de ce que la loi a effectivement supprimé.

Ce qui me ramène à la route qui longe la falaise.

Une glissière de sécurité ne nie pas le danger. Elle cherche à rendre le passage possible malgré lui. Un barrage a lui aussi sa raison d’être lorsque la route est réellement devenue trop dangereuse.

C'est là qu'intervient le discernement. Certaines situations appellent des campagnes publiques ; d'autres, un engagement discret. Souvent, ces deux approches se renforcent mutuellement. Parfois, il faut trouver une autre voie. Et parfois, la décision la plus responsable est de s'arrêter.

Le danger mérite d’être pris au sérieux. Tout autant que la possibilité qu’en voulant protéger les personnes, nous fermions une route avant d’avoir vraiment regardé s’il restait une autre façon de passer.

A. Coulibaly | PositiveMinds

J'écris et j'interviens sur les thèmes de la décolonisation, du leadership et de l'avenir du développement mondial. Pour en savoir plus sur moi, cliquez ici.

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