Prendre plus, rendre moins
Pourquoi l'aide ne peut être dissociée de la fuite des richesses hors du Sud global
PositiveMinds | Histoires positives | Numéro 075
Illustré par moi-même (A. Coulibaly) avec canva.com et Gemini par Google.
Le récit dominant sur le financement du développement est trop souvent présenté comme une histoire de générosité.
L’aide arrive. Les donateurs donnent. Les pays bénéficiaires reçoivent. Le plaidoyer demande ensuite comment protéger, accroître et mieux cibler ces flux, et les transformer en résultats et en impacts durables.
Une partie de ce récit est vraie. L’aide compte. Dans de nombreux contextes, elle sauve des vies. Elle soutient les services publics. Elle protège l’espace civique. Elle aide les communautés à faire face aux crises. Elle peut faire la différence entre la faim et la survie, l’exclusion et l’accès, le silence et la parole.
Mais l’aide n’est pas toute l’histoire.
La question fondamentale n’est pas seulement de savoir combien d’argent arrive. Elle est aussi de savoir combien d’argent repart.
Nous ne pouvons pas comprendre l’aide, honnêtement, si nous ne comptons que ce qui entre, tout en ignorant ce qui continue de sortir.
C'est la partie que le récit dominant laisse souvent de côté. Il se concentre sur le seau que l’on remplit, mais parle peu des fuites en dessous. Il comptabilise l’aide publique au développement, mais occulte souvent la richesse qui quitte les pays par le biais des flux financiers illicites, des règles fiscales injustes, du service de la dette, des contrats extractifs, du rapatriement des profits et du commerce inégal.
Voici la réalité inconfortable qui se cache derrière de nombreuses relations économiques Nord-Sud : on prend plus qu'on ne donne. Et ce qui est donné vient souvent avec des conditions.
Les pays doivent réformer, rendre des comptes, se conformer, prioriser et absorber les risques pour accéder à une fraction de la richesse qui a déjà quitté leurs économies. L’aide est alors présentée comme un soutien, tandis que les règles plus profondes qui permettent l’extraction restent largement intactes.
Le rapport de la CNUCED, « Rapport 2020 sur le développement économique en Afrique : Lutter contre les flux financiers illicites pour le développement durable en Afrique », estime que l’Afrique perd environ 88,6 milliards de dollars américains par an à travers les flux financiers illicites. Ce montant représente presque la moitié du déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable sur le continent. C’est de l’argent qui pourrait financer des écoles, des centres de santé, des systèmes d’eau, la protection sociale, l’adaptation au changement climatique et des emplois décents.
Le rapport du Tax Justice Network, « Justice Fiscale: État des Lieux 2023 », élargit encore le cadre. Il estime que les pays perdent 480 milliards de dollars par an en raison des abus fiscaux à l'échelle mondiale. Cela inclut 311 milliards de dollars liés aux abus fiscaux transfrontaliers des entreprises et 169 milliards de dollars liés aux avoirs offshore de personnes fortunées.
Ces chiffres devraient changer notre manière de parler de l’aide.
Le problème n'est pas seulement le manque d'aide. Le problème est que des sommes bien plus importantes de richesses sont autorisées à s'échapper par le biais de règles et de pratiques souvent considérées comme normales, techniques ou inévitables.
Les recherches de Jason Hickel, Dylan Sullivan et Huzaifa Zoomkawala ajoutent une autre couche à cette réflexion. Dans « Plunder in the Post-Colonial Era: Quantifying Drain from the Global South Through Unequal Exchange, 1960–2018 », [Le pillage à l'ère postcoloniale : quantification de la fuite des ressources des pays du Sud due aux échanges inégaux, 1960-2018], ils estiment que, pour l’année la plus récente couverte par leur étude, le Nord global s’est approprié des matières premières du Sud global pour une valeur de 2 200 milliards de dollars américainsaux prix du Nord. Leur travail montre une longue dynamique d’échanges inégaux, dans laquelle la valeur continue de circuler du Sud vers le Nord.
Les travaux menés par Oxfam sur les inégalités racontent une histoire similaire. « Multinationales et inégalités multiples » montre comment la concentration du pouvoir des grandes entreprises alimente les inégalités par l’évitement fiscal, la pression sur les travailleurs, la privatisation et les dégâts climatiques. « L’art de prendre sans entreprendre » relie les inégalités extrêmes d’aujourd’hui à la longue histoire de l’extraction coloniale. « Résister au règne des plus riches » montre comment l’extrême richesse se transforme en pouvoir politique, conférant à une petite élite une influence démesurée sur les choix publics.
Pris ensemble, ces travaux remettent en question l’ancien récit de l’aide.
Le Sud global ne reçoit pas seulement de l'aide du reste du monde. À bien des égards, il finance même le reste du monde. Ce déséquilibre n'est pas accidentel. Il est le résultat de systèmes de fiscalité, de dette, de commerce, d’investissement et de pouvoir des entreprises qui décident de l'endroit où la valeur est créée et captée, ainsi que qui a le pouvoir de fixer les règles.
Quand plus de richesse sort qu’il n’en entre, l’aide ne peut pas être présentée comme la pleine mesure de la solidarité mondiale.
Cela ne veut pas dire que tous les pays du Nord global bénéficient de la même manière de ce déséquilibre. Cela ne veut pas non plus dire que tous les gouvernements, institutions ou citoyens du Nord soutiennent des relations extractives. Certains gouvernements, acteurs de la société civile, chercheurs, activistes et mouvements militent activement pour des règles fiscales plus justes, la justice de la dette, une finance climatique plus forte, une conduite plus responsable des entreprises et des partenariats plus équitables.
Cette nuance compte.
Mais la nuance ne doit pas devenir une manière d’éviter le sujet.
La structure reste là. Les bénéfices du système actuel ne sont pas partagés de manière égale, même au sein du Nord global. Ils se concentrent souvent entre les mains de grandes entreprises puissantes, de centres financiers, de personnes très fortunées et d’intérêts politiques capables d’influencer les règles en leur faveur.
Les coûts ne sont pas non plus portés de manière équitable. Ils pèsent lourdement sur les personnes et les communautés dont les services publics sont sous-financés, dont le travail est sous-évalué, dont les ressources naturelles sont extraites, et dont les gouvernements disposent de moins d’espace budgétaire pour investir dans leurs propres priorités.
C’est pourquoi le plaidoyer a besoin d’un contre-récit plus fort.
Il ne suffit pas de demander comment l’aide peut être mieux protégée ou mieux dépensée. Nous devons aussi demander pourquoi l’aide reste nécessaire à une telle échelle alors que tant de richesse continue d’être drainée. Nous devons demander qui bénéficie des règles actuelles, qui en paie le prix, et qui décide de ce qui compte comme développement.
Cela signifie regarder au-delà des volumes d’aide et de la mise en œuvre des projets. Cela signifie examiner la fiscalité, la dette, le commerce, le pouvoir des entreprises, la finance climatique, la redevabilité publique et l’appropriation. Cela signifie demander si le financement du développement répare les inégalités ou s’il ne fait que gérer les dégâts créés par un déséquilibre économique plus profond.
Pour Oxfam, cela se situe au cœur du combat contre les inégalités.
Nous ne pouvons pas seulement répondre à la pauvreté. Nous devons contester les systèmes qui la créent et la perpétuent. Nous ne pouvons pas nous contenter de plaider en faveur d'un financement accru. Nous devons remettre en question les règles qui déterminent où les ressources s'accumulent et où elles disparaissent. Nous ne pouvons pas seulement parler de partenariat. Nous devons parler de pouvoir.
Cela a également son importance pour le développement mené au niveau local.
Qui contrôle l’argent ? Qui détient les preuves ? Qui fixe l’agenda ? Qui est reconnu comme légitime pour diriger ?
Un agenda conduit localement ne peut pas prospérer si les acteurs locaux doivent diriger dans un système qui continue de drainer leurs ressources, de limiter leurs choix et de traiter le soutien extérieur comme l’histoire principale.
Le leadership local ne peut pas être réduit à la mise en œuvre, alors que le pouvoir de définir, de financer et de décider demeure ailleurs.
C’est pourquoi le débat sur le financement et le plaidoyer doit évoluer.
Oui, nous avons besoin d’une aide plus efficace. Oui, nous avons besoin d’un financement plus prévisible. Oui, nous avons besoin de liens plus solides entre les engagements politiques, les budgets et la mise en œuvre. Mais nous devons aussi affronter le déséquilibre plus large qui fait apparaître l’aide comme généreuse alors que l’extraction reste normalisée.
Il ne s’agit pas de rejeter l’aide. Il s’agit de la replacer dans l’ensemble du tableau.
Car si nous ne parlons que de ce qui est donné, nous manquons ce qui a été pris.Si nous ne parlons que de mise en œuvre, nous manquons les règles qui créent la dépendance.Si nous ne parlons que des bénéficiaires, nous manquons de voir les systèmes qui continuent de produire le besoin.
Le contre-récit doit être clair : le Sud global n’a pas besoin de charité pour des ressources qu’il a déjà contribué à générer. Il a besoin de règles justes, de justice fiscale, de justice de la dette, de capitaux responsables, de responsabilité climatique, et du pouvoir de façonner ses propres choix de développement.
Le problème ne se limite pas à la taille du seau de l’aide. C'est le système qui continue de le vider.
L'impact ne se limite pas à ce que nous livrons.
Il concerne également ce que nous sommes prêts à remettre en question.
Pour nous à Oxfam, cela signifie rester ancrés dans le combat contre les inégalités : exposer les systèmes qui extraient, contester les règles qui concentrent le pouvoir, et se tenir aux côtés des personnes et des mouvements qui demandent une part plus juste des ressources, de la voix et des décisions.

