Le coût de la preuve
Quand la conformité finit par consommer l’impact
PositiveMinds | Histoires positives | Édition 071
Illustré par moi-même (A. Coulibaly) avec canva.com et Gemini by Google.
Dans le secteur humanitaire et du développement, la demande de démonstration de l'impact n'a jamais été aussi forte. Les donateurs sont soumis à une pression légitime de la part des contribuables et des parlements pour rendre compte de chaque centime dépensé. Les organisations opèrent dans un environnement façonné par les échecs passés, le contrôle public et une préoccupation sincère pour l'efficacité. La responsabilité est importante. Les preuves sont importantes. Les justifications sont importantes.
Mais la question centrale aujourd’hui n’est pas de savoir s’il faut prouver l’impact, mais quelle quantité de preuve est suffisante, et à quel coût.
Avec le temps, les systèmes de redevabilité ont évolué. Les premiers modèles privilégiaient la proximité avec les communautés et l’action directe, avec peu de formalisation. À mesure que les financements et les attentes augmentaient, des systèmes de mesure, de validation et de standardisation ont été mis en place. Plus récemment, ces dispositifs sont devenus de plus en plus sophistiqués, empilant exigences de conformité, mécanismes de vérification et architectures de reporting destinées à réduire les risques et renforcer le contrôle.
Chaque étape répondait à une intention légitime. Mais leur accumulation a créé un paradoxe discret: les dispositifs conçus pour protéger l’impact finissent par en consommer une partie.
Quand la preuve remplace le jugement
De nombreuses recherches soulignent l’augmentation des charges liées au reporting et à la conformité. Les rapports de l'ALNAP sur l'état du système humanitaire mettent régulièrement en évidence des contraintes de performance liées à la complexité des systèmes, à la fragmentation de la redevabilité et à des incitations qui privilégient les processus plutôt que l’apprentissage (ALNAP, 2022). De son côté, le Grand Bargain a reconnu la nécessité de simplifier et d’harmoniser les exigences de reporting, en particulier pour réduire le fardeau pesant sur les partenaires locaux (ICVA, 2022).
Le résultat n'est pas seulement l'inefficacité. C'est l'abstraction.
À mesure que la redevabilité remonte dans les systèmes, elle s’éloigne des réalités vécues. Les données sont agrégées, normalisées et mises en forme pour répondre à des besoins institutionnels. Le contexte, la nuance et le jugement s’effacent progressivement. L’impact est démontré, mais souvent au prix d’une simplification excessive de l’expérience humaine.
Dans un contexte de réajustement ("Reset") humanitaire, cela pose un véritable enjeu. Face à des crises plus fréquentes, plus longues et plus complexes, des systèmes rigides ralentissent les réponses, réduisent l’adaptabilité et limitent le leadership local. Ils tendent aussi à reproduire des déséquilibres de pouvoir anciens, où les preuves sont jugées plus crédibles lorsqu’elles sont produites et interprétées loin des communautés concernées.
Il ne s’agit pas d’intentions. Il s’agit de structures.
Des pratiques prometteuses existent déjà
Le tableau n’est pas entièrement sombre. De nombreuses initiatives montrent qu’un autre équilibre est possible.
Certains bailleurs et fonds communs ont allégé les exigences de reporting pour les financements de moindre montant ou pour des partenaires de confiance. D’autres ont testé des approches centrées sur les résultats utiles à la décision, plutôt que sur des cadres d’indicateurs exhaustifs. Les recherches menées par l'Overseas Development Institute (ODI) sur la gestion adaptative montrent que l’apprentissage est plus robuste lorsque les preuves sont directement reliées aux décisions opérationnelles (ODI, 2019).
Ces expériences démontrent qu' une redevabilité proportionnée peut rester rigoureuse. Elles rappellent surtout que le choix n’est pas entre redevabilité et efficacité, mais entre différentes manières de pratiquer la redevabilité.
Trois propositions pour rééquilibrer preuve et finalité
Si le secteur souhaite réellement avancer sur la localisation, la décolonisation et le reset humanitaire, il doit aller au-delà du diagnostic et engager des changements concrets. Trois pistes apparaissent prioritaires.
Premièrement, relier les exigences de preuve aux décisions, et non aux modèles standards.
Toute demande d’information devrait être liée à une décision claire. Si une donnée n’influence ni le financement, ni la stratégie, ni l’action, elle ne devrait pas être collectée. Cette approche de « preuve minimale utile » allège la charge tout en renforçant le jugement.
Deuxièmement, rendre la redevabilité proportionnée et partagée.
Le niveau de risque, le montant des financements et le contexte devraient guider les exigences de reporting, plutôt que des habitudes institutionnelles. Dans la mesure du possible, un même ensemble de preuves devrait servir plusieurs besoins de redevabilité, au lieu d’être reformulé à l’infini.
Troisièmement, utiliser l’IA pour réduire la charge de conformité, pas pour renforcer la surveillance.
L’intelligence artificielle peut être mobilisée de manière responsable pour synthétiser les rapports, traduire des récits locaux, identifier des tendances et faire émerger des enseignements à partir de données existantes. Utilisée comme un outil facilitateur plutôt que comme un instrument de contrôle, elle permet de recentrer l’effort humain sur l’apprentissage et l’action.
Privilégier l'impact plutôt que l'accumulation
Le secteur humanitaire et du développement ne manque pas de preuves. Il souffre d'une accumulation excessive sans suffisamment de mise en sens.
La preuve doit soutenir l’impact, non s’y substituer. La redevabilité doit renforcer la confiance, non pallier son absence. Et les preuves doivent circuler vers les espaces de décision, plutôt que s’accumuler là où les vies sont vécues.
Le prix de la preuve n’est pas seulement financier. Il se mesure aussi en temps, en attention et en distance avec les personnes que le secteur cherche à servir. Réduire ce prix ne signifie pas abaisser les exigences. Cela signifie retrouver le sens.
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