Le murmure qui m'empêche de lâcher prise : Diriger avec le cœur quand la raison dit "abandonnez".
PositiveMinds | Histoires positives | Edition 064
Illustration par A. Coulibaly avec canva.com
Certaines questions vous prennent au dépourvu. Non pas parce qu’elles sont complexes, mais parce qu’elles touchent l’âme.
C’était censé être une session en ligne tout à fait classique — un échange sur le leadership et le management avec des collègues d’un bureau pays. J’avais mes notes, mes points clés, mon rythme habituel.
Et puis, une question est tombée, sans prévenir, comme une flèche en plein cœur: « Coul… comment fais-tu pour ne pas jeter l’éponge ? »
Cette question n'était pas anodine. C’était une question chargée du poids de l’époque que nous traversons.
Dans un monde bouleversé par les conflits, l’urgence climatique, la montée des autoritarismes, l'érosion de la solidarité et la perte de confiance dans les institutions, nous, qui travaillons dans le développement et l’action humanitaire, sommes souvent perçu·es comme les dernier·ères à porter la flamme de l’espoir.
Mais nous aussi, nous doutons.
Notre secteur se remet profondément en question. Les paradigmes évoluent, les repères vacillent.
On nous demande d’être à la fois agiles, décoloniaux, féministes, ancrés localement, efficaces… tout en même temps, et souvent dans l’urgence.
Et dans ce vacarme, les personnes en position de leadership deviennent le réceptacle des doutes collectifs.
Alors oui, cette question —
« Comment fais-tu pour ne pas jeter l’éponge ? » —
contenait en elle l’épuisement, l’urgence, et un immense besoin d’authenticité.
Silence.
Je marque une pause de dix secondes.
Et même à travers un écran, je sentais l’attention se tendre.
Tout le monde attendait. Moi aussi.
Je me suis retrouvé face à un choix :
Répondre avec la raison — cette voix qui crie fort, qui veut expliquer, justifier, cadrer.
Ou répondre avec le cœur — cette voix qui chuchote, souvent à peine audible, mais qui dit l’essentiel.
Ce jour-là, j’ai choisi d’écouter attentivement. Et j’ai laissé parler le cœur.
« Je ne jette pas l’éponge… parce que si je le faisais, je trahirais quelque chose de sacré. »
Je trahirais cette mère réfugiée qui élève seule ses cinq enfants dans un camp surpeuplé, et qui, malgré tout, reste debout.
Je briserais l’élan de cette adolescente déplacée de 15 ans, survivante de violences sexuelles, qui commence tout juste à se reconstruire grâce à l’accompagnement de nos équipes.
Je décevrais les 15,3 millions de personnes avec qui et pour qui nous avons travaillé dans 81 pays l'année dernière.
Des visages. Des récits. De la douleur. Et de l’espoir.
Je tournerais le dos à nos 2 300 partenaires, enracinés dans leurs communautés, qui résistent chaque jour à l’injustice.
Je laisserais tomber nos 8 280 collègues à travers le monde, souvent dans l’ombre, parfois en danger, qui incarnent notre mission bien au-delà des mots.
Et surtout, je trahirais ma propre mission de vie — utiliser mon expérience, ma voix et mes privilèges pour marcher aux côtés de celles et ceux que le monde oublie trop facilement.
Oui, j’aurais pu répondre avec des éléments de langage — évoquer notre combat contre les inégalités, la pauvreté, l’injustice.
Et je crois profondément en tout cela.
Mais ce jour-là, les personnes présentes ne voulaient pas entendre un discours.
Elles voulaient la vérité.
Et la vérité, c’est que oui, il m’arrive d’avoir envie de tout arrêter.
Oui, parfois, je me sens comme Sisyphe, poussant sans fin cette pierre qui redescend toujours.
Mais je tiens bon. Et ce qui m’aide à tenir, c’est un rituel simple mais puissant: la gratitude.
Chaque soir, avant de me coucher, je note une chose pour laquelle je suis reconnaissant.Un mot gentil. Un moment de silence. Un rayon de lumière.
Parfois c’est minuscule.
Parfois, c’est déjà un miracle d’avoir trouvé quoi noter.
Mais ce geste me ramène à l’essentiel. Il me rappelle pourquoi je continue.
Aujourd’hui, j’en suis à 974 jours consécutifs de gratitude.
Et je me rapproche lentement du cap symbolique des 1 000 jours.
Non pas comme un insigne d'honneur, mais comme la preuve vivante que
je suis toujours debout.
À tous les responsables du développement et de l'action humanitaire :
Oui, nous sommes fatigué·es.
Oui, nous portons un monde en déséquilibre.
Oui, il nous arrive d’avancer sans boussole.
Mais nous ne sommes pas seul·es.
Dans ce métier, la raison crie souvent — mais le cœur, lui, continue de chuchoter.
Et dans ce murmure, il y a notre force.
Tant que le cœur parle,
l’éponge reste entre nos mains.