Piloter le navire du changement : Transformer les ONGI pour un avenir décolonisé
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Image générée par DALL-E. | Le voyage inachevé des ONGI vers la décolonisation
Avis de non-responsabilité: Cet article s'inspire de divers contextes réels, mais les noms utilisés sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes ou des événements réels est purement fortuite.
Lorsque j'avais 14 ans et que je fréquentais l'école secondaire au Mali, un homme que j'appellerai Bakary a laissé une marque durable sur ma compréhension du pouvoir et des privilèges. Bakary, animateur communautaire d'une trentaine d'années, travaillait pour une grande ONG internationale. Il était une figure familière dans notre village, toujours vu à bord de sa moto Honda CB125—un symbole mythique de liberté, d'influence et de statut. Pour les jeunes comme moi, c'était le genre de moto que tout le monde rêvait de posséder un jour.
Pour notre communauté, Bakary incarnait les promesses de progrès et de développement apportées par les ONGI. Cependant, son rôle était également porteur d'un pouvoir incontrôlé. Bakary a exploité sa position, nouant des relations inappropriées avec des mineures, dont certaines de mes camarades de classe. Les familles, qui dépendaient de l'ONG pour les services de base, se sentaient impuissantes à le défier. Dire non pouvait signifier perdre l'accès à une aide dont tout le village dépendait.
Les actions de Bakary ont révélé comment la dépendance et l'autorité incontrôlée peuvent subjuguer les plus vulnérables, un reflet brutal des déséquilibres de pouvoir au sein des ONGI à cette époque.
Dans les années 2000, dans un autre pays, une histoire similaire s'est déroulée avec un jeume homme que j'appellerai Christophe. Comme Bakary, Christophe était un animateur communautaire, cette fois au guidon d'une Honda DT125—un symbole légendaire de mobilité et de statut social à part entière. La position de Christophe lui conférait un pouvoir et une autorité considérables, mais lorsque des rumeurs ont émergé selon lesquelles il avait noué une relation inappropriée avec une écolière de 15 ans, une enquête a été ouverte. Les allégations ont été confirmées, mais l'organisation n'a émis qu'un avertissement, citant le "consentement" comme circonstance atténuante.
Si Christophe a dû rendre davantage de comptes que Bakary ne l'a jamais fait, la légèreté de la sanction reflète le fait que les ONGI des années 2000 avaient encore du mal à trouver un équilibre entre pouvoir et éthique.
En 2020, un autre cas s'est présenté. Philippe, un haut responsable d'une ONGI, opérait avec un autre symbole de pouvoir : un 4x4 Toyota Land Cruiser, emblème de prestige et d'autorité dans le domaine du développement. Philippe a été accusé d'avoir eu une relation clandestine avec une jeune stagiaire. L'enquête qui a suivi a abouti à son licenciement, reflétant l'évolution des cadres de protection du secteur.
Contrairement à Bakary et Christophe, Philippe a fait l'objet d'une tolérance zéro pour ses actions, ce qui illustre les changements significatifs dans les pratiques de responsabilité des ONGI au cours des décennies.
Responsabilité : L'évolution d'un cadre
L'évolution des ONGI reflète la transformation d'un navire, qui est passé d'un navire construit pour l'exclusivité et le commandement hiérarchique à un navire qui cherche de plus en plus à équilibrer les rôles et les responsabilités de son équipage. Si le navire navigue toujours en eaux troubles, sa boussole est désormais davantage axée sur la justice et l'équité.
L'ère de l'impunité : L'époque de Bakary (avant les années 2000)
Dans les premières années, les ONGI étaient comme de grands navires inflexibles mus par le vent des bonnes intentions mais dirigés sans boussole morale et ethique. Les mécanismes de responsabilité étaient pratiquement inexistants et les ONGI fonctionnaient avec une mentalité de sauveur et de paternaliste. Des personnages comme Bakary, avec leurs Honda CB125, étaient les symboles d'un pouvoir incontrôlé, apportant l'aide selon leurs conditions, sans se soucier des conséquences éthiques. Les communautés étaient les passagers d'un navire sur lequel elles n'avaient aucun contrôle, dépendant de la bonne volonté de capitaines comme Bakary, qui exerçaient souvent leur autorité en toute impunité.
Les débuts de la réforme : L'époque de Christophe (années 2000)
Au fur et à mesure que le monde changeait, le navire des ONGI était de plus en plus surveillé et ses capitaines ne pouvaient plus opérer sans rendre de comptes. Dans les années 2000, le navire a commencé à introduire des outils de navigation de base—des codes de conduite et des systèmes de responsabilité rudimentaires. L'histoire de Christophe est révélatrice de cette phase de transition : si son comportement inapproprié a déclenché une enquête, l'avertissement qui en a résulté reflétait l'application inégale de ces nouvelles normes. Les ONGI avaient commencé à doter leurs navires d'instruments de contrôle éthique, mais ces changements manquaient souvent de la profondeur nécessaire pour remédier aux déséquilibres systémiques.
L'âge du scandale et du bilan : Le temps de Philippe (années 2010)
Les années 2010 ont été marquées par une tempête. Des scandales retentissants, comme la crise de Oxfam en Haïti en 2018, et des mouvements comme #MeToo et Black Lives Matter, ont mis en lumière les profondes failles du navire ONGI. Cette période s'est apparentée à une mutinerie, où les membres de l'équipage comme les passagers ont exigé des changements structurels. Le licenciement de Philippe reflète les politiques de sauvegarde renforcées du secteur, qui privilégient désormais les approches centrées sur les survivants. Les ONGI ont été contraintes de repenser leurs navires pour qu'ils résistent non seulement à des contrôles externes, mais aussi à des revendications internes en faveur de l'équité et de la justice.
L'impératif de transparence : Les années 2020 et au-delà
Aujourd'hui, les ONGI naviguent dans une ère où la transparence n'est plus facultative mais essentielle. Les investissements dans les systèmes de rapports internes, les mécanismes de sauvegarde et la gouvernance participative reflètent ce changement. Pourtant, avec l'essor des médias sociaux, les communautés et même le personnel contournent désormais ces mécanismes internes, optant pour une responsabilité publique en temps réel. Des plateformes telles que X (anciennement Twitter) et Facebook sont devenues des phares, mettant en lumière les fautes professionnelles et les inefficacités. Si ces outils permettent aux communautés de demander des comptes aux ONGI, ils posent également des problèmes, notamment la diffusion de fausses informations. Les ONGI doivent naviguer dans cette nouvelle ère en adoptant la transparence comme valeur fondamentale, en s'assurant que leur navire reste résistant face aux marées changeantes.
Réimaginer le rôle des ONGI dans un monde décolonisé
Alors que les ONGI naviguent sur les eaux inexplorées de la décolonisation, leur rôle doit évoluer. Elles doivent passer du statut de capitaine de leur propre navire à celui de membre d'équipage d'un navire partagé, collaborant avec les acteurs locaux pour atteindre des destinations communes.
Des « portiers » aux « connecteurs »
Historiquement, les ONGI ont joué un rôle de « portier », contrôlant l'accès aux ressources et aux processus de prise de décision. Ce contrôle a souvent mis à l'écart les acteurs locaux, renforçant ainsi les déséquilibres de pouvoir. Dans un monde décolonisé, les ONGI doivent agir comme des « connecteurs », reliant directement les organisations locales aux opportunités de financement.
En Somalie par exemple, Oxfam a facilité les relations entre les acteurs locaux et les donateurs, en veillant à ce que leurs propositions soient affinées sans compromettre leur autonomie.
Des détenteurs du pouvoir aux partenaires égaux
La décolonisation exige de passer de structures de pouvoir hiérarchiques à des partenariats équitables. Les ONGI doivent adopter un leadership partagé et une prise de décision collaborative.
Le Réseau humanitaire ASAL au Kenya illustre cette approche, dans laquelle les ONGI, comme Oxfam, soutiennent les systèmes de gouvernance tout en permettant aux acteurs locaux de diriger les stratégies et les priorités.
Des meneurs aux soutiens complémentaires
L'époque où les ONGI dirigeaient au premier plan doit céder la place à un modèle où elles sont complémentaires du leadership local.
Au Myanmar, le Programme de paix durable (PPD) illustre cette évolution. Les ONGI apportent un soutien technique et de plaidoyer tout en respectant les priorités locales, en veillant à ce que les solutions reflètent les besoins uniques des communautés.
De spectateurs à défenseurs du changement systémique
Pour susciter un changement systémique, les ONGI doivent passer de la promotion de leur propre agenda à l'amplification des voix locales. Le plaidoyer devrait donner la priorité à la localisation, remettre en question les restrictions imposées par les donateurs et promouvoir une distribution équitable des ressources.
Le rapport d'Oxfam sur les inégalités illustre cette approche, en mettant en lumière les inégalités structurelles et en influençant le discours mondial sur la répartition des richesses. En alignant son plaidoyer sur les réalités locales, Oxfam a façonné les débats politiques tout en amplifiant les perspectives des communautés les plus touchées par l'inégalité. Cela montre comment les ONGI peuvent faire entendre les voix locales pour lutter efficacement contre les injustices mondiales.
De l'aversion au risque à l'adaptation au risque
La décolonisation exige des ONGI qu'elles prennent des risques stratégiques. L'autonomisation des dirigeants locaux passe par la création de cadres de responsabilité qui équilibrent la confiance des donateurs et l'espace pour l'innovation et l'autonomie locale.
Le "Fonds Start" du réseau Start du réseau Start en est un excellent exemple. Il offre un financement rapide et flexible pour les réponses humanitaires menées au niveau local. En confiant la prise de décision aux acteurs locaux, le fonds prend des risques calculés, ce qui permet des interventions opportunes et adaptées au contexte. Cette approche adaptative souligne l'importance de faire confiance à l'expertise locale tout en maintenant une supervision solide, favorisant la résilience et l'équité dans la réponse aux crises.
De la responsabilité réactive à la responsabilité proactive
Pour transformer la responsabilité, les ONGI doivent passer de réponses réactives à des approches systémiques qui s'attaquent aux causes profondes et donnent la priorité à l'équité. Cette évolution nécessite d'intégrer la gouvernance participative et de redistribuer le pouvoir aux acteurs locaux. Plusieurs cadres de transformation illustrent cette évolution :
Le suivi géré par la communauté (CLM): Initialement développé dans le domaine de la santé publique, le CLM permet aux communautés de contrôler et d'évaluer la prestation de services, en veillant à ce que les interventions soient pertinentes au niveau local. En institutionnalisant les boucles de rétroaction, le CLM décentralise la prise de décision, la rapprochant ainsi des personnes directement concernées.
La Charte pour le changement (C4C): Cette initiative plaide en faveur d'un financement direct accru des acteurs locaux et d'une redéfinition du rôle des ONGI. En réduisant les restrictions liées aux frais généraux et en encourageant la localisation, C4C offre une feuille de route claire pour une distribution équitable des ressources et des modèles de partenariat.
Mécanisme de responsabilisation et d'apprentissage du pacte pour le changement (PALM): PALM fournit des repères mesurables pour les engagements des ONGI en faveur de partenariats équitables et de programmes menés localement. Il aide les ONGI à suivre les progrès accomplis dans le transfert du pouvoir aux acteurs du Sud, en favorisant la transparence avec les donateurs et les communautés.
Norme mondiale pour la responsabilité des OSC: Ce cadre définit des principes communs de responsabilité, de transparence et de participation pour les organisations de la société civile. Les ONGI qui adoptent ces normes peuvent instaurer un climat de confiance avec les parties prenantes et démontrer leur engagement en faveur de pratiques éthiques et d'une gouvernance inclusive.
Cadre de gestion adaptative: Mettant l'accent sur la flexibilité et l'apprentissage, la gestion adaptative permet aux ONGI de répondre de manière dynamique aux besoins locaux. Grâce à des cycles de planification et de suivi itératifs, cette approche favorise des solutions inclusives et axées sur la communauté, tout en maintenant l'alignement sur les priorités locales.
Budgétisation basée sur l'équité (EBB): En analysant les budgets sous l'angle de l'équité, la budgétisation basée sur l'équité garantit que les fonds sont alloués pour soutenir les plus marginalisés. Ce cadre financier permet d'aligner les ressources des ONGI sur leurs objectifs de décolonisation et de promouvoir l'équité dans la distribution des ressources.
En adoptant ces cadres, les ONGI peuvent passer du traitement des symptômes à la mise en œuvre de solutions proactives et systémiques qui privilégient la justice, la transparence et l'équité. Ce changement positionne les ONGI comme des facilitateurs de changements durables et locaux, tout en renforçant la confiance et la collaboration avec les communautés qu'elles servent.
La voie à suivre
L'évolution des ONGI depuis l'époque de Bakary jusqu'à aujourd'hui reflète des progrès significatifs, mais le voyage est loin d'être terminé. Les histoires de Bakary, Christophe et Philippe nous rappellent que si les dynamiques de pouvoir colonial manifestes ont diminué, des formes plus subtiles d'inégalité et d'injustice persistent. Pour naviguer dans les complexités de la décolonisation, les ONGI doivent s'engager à rendre des comptes de manière proactive, à établir des partenariats équitables et à opérer des changements systémiques.
La décolonisation ne consiste pas seulement à démanteler les anciens systèmes, mais aussi à les reconstruire en mettant l'accent sur l'équité, la confiance, la transparence, la responsabilité et la collaboration. Les ONGI doivent saisir l'urgence de cette transformation, en reconnaissant que leur pertinence, leur légitimité et leur impact dépendent de leur capacité à évoluer et à s'adapter. Comme l'a dit Audre Lorde, «Les outils du maître ne démonteront jamais la maison du maître».Ce voyage exige que les ONGI abandonnent les outils coloniaux et adoptent de nouvelles approches qui placent véritablement les acteurs locaux et les communautés au centre.
Il est grand temps pour nous d'acquérir de nouveaux outils et de bâtir un avenir meilleur, ensemble. En mettant l'accent sur les voix locales, en encourageant des partenariats authentiques et en intégrant l'équité dans leurs cadres, les ONGI peuvent transcender leur héritage colonial pour devenir d'authentiques agents de la solidarité et de la justice à l'échelle mondiale. Ce n'est qu'en s'engageant à partager le pouvoir et à progresser collectivement que les ONGI pourront tenir leur promesse de créer un monde plus juste et plus équitable.
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Références
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